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La fabrique de la défiance

Yann Algan, Pierre Cahuc, André Zylberberg

Albin Michel - 2012

 

Description de l’ouvrage

Cet ouvrage compte 179 pages réparties en 10 chapitres précédés d’une introduction et suivis d’une conclusion.
Il ne s’agit pas d’un ouvrage didactique ni même d’un essai de pédagogie générale mais de la présentation vulgarisée de longues recherches sur la société française.

Les auteurs s’interrogent sur le malaise français qui se manifeste par le stress, les dépressions, la consommation d’anxiolytiques, des suicides plus importants qu’ailleurs et l’attribuent pour la plus grande part au déficit de lien social qui, selon eux caractérise notre société, celle-ci se révélant plus qu’une autre, "une société de défiance", titre de leur ouvrage précédent sur le même sujet.

Valeurs et limites

On pourra être surpris de trouver un essai de ce type chroniqué dans cette bibliographie.
Nous recommandons la lecture de ce livre pour ces qualités intrinsèques, solidité des sources et bonne lisibilité pour un non spécialiste : il n’y a ni graphiques ni modèles mathématiques – et particulièrement pour la partie consacrée à l’école (chapitre 5, Apprendre en silence) qui, selon les auteurs, joue un rôle non négligeable dans la fabrique de la méfiance chez les adultes que deviendront les écoliers. Les enseignants trouveront là une réflexion stimulante quoique très critique sur notre modèle d’enseignement, réflexion qui s’appuie sur diverses analyses de travaux internationaux dont les évaluations PISA.

Pour ceux qui n’auront pas le temps de se reporter à l’ouvrage nous proposons une synthèse de ce chapitre :

« Le fonctionnement hiérarchique et élitiste de l’école nourrit celui des entreprises et de l’Etat. Plus qu’ailleurs, notre école est en charge de la seule transmission du savoir, au détriment de l’apprentissage de la coopération. Plus qu’ailleurs elle classe et trie les élèves »

Apprendre en silence

L’enseignement et les méthodes pédagogiques jouent un rôle fondamental dans l’apprentissage de la socialisation, ce que signalait déjà Jules Ferry dans son discours du 2 octobre 1880 sur la formation des inspecteurs, discours finalement peu écouté puisque l’école reste arc-boutée sur la seule transmission du savoir.

Un appareil vertical : l’école

En France l’enseignant professe le plus souvent au tableau : les élèves écoutent et prennent des notes. La communication entre élèves est un parasite. La France est l’archétype d’un enseignement vertical. D’autres pays ont adopté un modèle horizontal où les élèves travaillent en commun et où ils posent des questions aux professeurs.

Cette organisation commence dès la maternelle qui prépare aux compétences attendues dans les cycles primaires et secondaires. Des objectifs en termes de connaissances sont posés à l’avance. Les élèves sont évalués fréquemment et de manière standardisée. Les enseignants interviennent dans une unique discipline, de façon relativement indépendante et isolée, ils se focalisent sur le programme décidé en haut lieu par une inspection générale.

À l’inverse les pays nordiques et l’Europe centrale suivent un modèle où l’éducation est conçue comme un ensemble, indissociable de la vie en commun ; le rôle de l’enseignant se définit plus par sa pédagogie, sa capacité à transmettre des valeurs et son écoute des problèmes des élèves.

La construction de la défiance

Ces méthodes influencent la façon dont les élèves conçoivent la société dans laquelle ils vivent et cette influence existe indépendamment des croyances préexistantes dans la société.

L’enseignement horizontal construit l’idée qu’il est utile de partager les idées de tous, qu’on apprend plus vite en travaillant à plusieurs, qu’on a intérêt à faire confiance aux autres, que les enseignants sont des personnes ressources.

Les élèves français plus que les autres se méfient de leurs pairs et considèrent que les relations avec leurs enseignants ne sont pas bonnes, que ceux-ci ne les écoutent pas et les traitent de manière injuste et inéquitable.

Médiocratie scolaire

La frustration de nos élèves serait-elle le prix à payer pour avoir de bons résultats ? Pas du tout. Les évaluations internationales en témoignent : le bien-être à l’école est au contraire un garant du développement des capacités intellectuelles. Un enseignement fondé sur des méthodes verticales réussit à une minorité de très bons éléments mais il est inefficace pour l’ensemble des élèves.

Notre système scolaire conduit à la fois à des résultats médiocres et à d’importantes inégalités. Nos élèves sont surtout défaillants dans les épreuves où il faut savoir s’adapter, faire preuve d’esprit critique et d’esprit d’innovation.
D’autres travaux mettent en évidence le rôle des capacités non cognitives pour le développement intellectuel : le Perry Preschool Project en 1962 dans le Michigan ou l’expérience de Montréal de 1983 mettent en évidence l’impact d’actions intensives tournées vers la socialisation ; la première s’adressait à de très jeunes enfants, la seconde à des garçons issus de milieux défavorisés présentant des signes de violence.

Il ne s’agirait pas d’adopter des méthodes où les enseignants n’enseigneraient plus. Les élèves ont aussi besoin d’écouter des enseignants pour apprendre, il suffirait de rééquilibrer l’organisation de l’enseignement dans le sens d’une plus grande mise en œuvre d’activités fondées sur la coopération entre élèves et, par ailleurs, de repenser l’évaluation et l’orientation de nos élèves qui portent aussi une responsabilité dans leur malaise et leur socialisation défaillante.

Plus globalement, on peut dire que nos méthodes pédagogiques et la formation de nos enseignants favorisent un élitisme forcené qui se révèle contre-productif.

Denise Fournet, IEN - Fiche de lecture pour le groupe maternelle