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Défendre et transformer l’école maternelle

Christine Passerieux - GFEN

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L’école maternelle joue un rôle majeur dans la lutte contre les inégalités.

Les enfants qui entrent à l’école maternelle rencontrent de nouvelles pratiques sociales très spécifiques, revêtant un caractère d’étrangeté pour nombre d’entre eux, particulièrement ceux qui sont issus des classes populaires et ne sont pas d’emblée en connivence culturelle avec l’école (Ecole et savoirs dans les banlieues et ailleurs Bernard Charlot Jean-Yves Rochex Elisabeth Bautier Colin 1992). Ils sont confrontés à des pratiques langagières, des normes, des codes, des attentes qui ne leur sont pas familiers.

Les pratiques sociales dans le milieu scolaire visent conjointement à :

Actuellement, et comme de nombreux travaux l’attestent, tous les élèves ne bénéficient pas de la même manière d’une école maternelle qui reste la grande absente des préoccupations ministérielles depuis Luc Ferry. A l’école maternelle les écarts se creusent et des différenciations ségrégatives s’instaurent qui touchent majoritairement les enfants issus des milieux populaires. Face au désarroi des enseignants, à l’inquiétude des parents, à l’exclusion précoce de nombreux élèves, le projet de loi Fillon accorde dix lignes à ce qui devrait être une des premières priorités d’un ministre qui affirme vouloir créer les conditions de la démocratisation de l’école. Il y a là un positionnement réellement inacceptable.

 

Quelles conceptions de l’élève et de ses apprentissages ?

« Dotée d’une identité originale, l’école maternelle se distingue de l’école élémentaire par la pédagogie qu’elle met en œuvre. C’est d’abord par l’expérience sensible, l’action et la recherche autonome que l’enfant, selon un cheminement qui lui est propre, y construit ses acquisitions fondamentales ».

Il est certes question de construction, de cheminements propres qui montrent que les travaux de la recherche universitaire et les idées de l’éducation nouvelle sont pris en compte par les textes ministériels, comme on pouvait déjà le lire dans les programmes de 2002. Mais si l’on en garde la lettre, l’esprit peut y être inquiétant :

 

La scolarisation ou l’entrée dans la culture

L’accueil des enfants de deux ans reste assuré en priorité dans les écoles situées dans un environnement social défavorisé.

Cette déclaration ne recouvre pas la réalité car la scolarisation des enfants de deux ans régresse. Mais quels que soient les questionnements qui demeurent quant à la pertinence d’une scolarisation « précoce », c’est la scolarisation des élèves (et non leur accueil) qui peut permettre à l’école maternelle d’être une école à part entière.

Surtout lorsque la fonction d’accueil s’accompagne du mensonge social qu’est « l’égalité des chances » dont Henri Wallon dénonce la nature individualiste : « poser que tout homme, tout enfant, quelle que soit son origine sociale, doit pouvoir, s’il en a les mérites, arriver aux plus hautes situations, aux situations dirigeantes »…. « est en fait une conception qui reste individualiste en ce sens que, si les situations les plus belles sont données aux plus méritants, il n’y a pas à tout prendre, une élévation sensible du niveau culturel pour la masse du pays » (L’éducation nouvelle et la réforme de l’enseignement », Pour l’ère nouvelle, n°1, 1946, cité in Gaston Mialaret, Le Plan Langevin-Wallon, PUF 1997).

Et puis tous les enfants n’entrent pas dans les mêmes conditions à l’école maternelle dont le rôle est de travailler à ce que les différences ne deviennent pas inégalités. Les scolariser c’est leur permettre d’acquérir les normes, habitudes, comportements inhérents à leur statut d’élève, c’est aussi les faire « entrer dans les modes spécifiques d’apprendre, de faire avec le langage, de penser le monde et les autres de provoquer l’envie de s’éloigner du familier pour affronter l’étrangeté » (Elisabeth Bautier préface de « Les chemins des savoirs en maternelle » Libratti, Passerieux Chronique Sociale).

A l’école maternelle, comme à tout niveau de la scolarisation, scolariser c’est ouvrir à la culture c’est-à-dire permettre à de jeunes enfants de se confronter à l’altérité pour « entrer dans des valeurs, dans des compétences et des savoirs nouveaux» (L. Guibert « L’entrée dans la culture : le rôle de l’école maternelle in coord. Baudelot, Rayna les bébés et la culture Eveil culturel et lutte contre les exclusions l’Harmattan 1999). Car la question qui est posée, et ce dès la première année de scolarisation, est bien ce qu’il adviendra de ce sujet qu’est l’enfant qui devient élève, au-delà de ce qu’il fait, réussit, apprend à l’école et de l’école. Cet au-delà revêt un caractère identitaire, au sens de construction d’une identité singulière dont on sait qu’elle se construit dans des rencontres, des situations que chacun appréhende en fonction de sa propre histoire. Une des missions de l’école maternelle c’est, en prenant en compte la diversité des élèves, l’appropriation par chacun des savoirs, des outils intellectuels qui lui permettront de ne pas rester assigné à ses origines, de s’en émanciper. Les premières années sont déterminantes pour que se construisent le sens de l’école et des apprentissages. C’est grâce à la mise en place de valeurs de solidarité et de coopération plutôt que dans la valorisation des plus « méritants » ou des plus « talentueux » que les élèves s’autorisent à se risquer hors des chemins qui leur sont familiers, élaborent un pouvoir d’action et de réflexion.

 

Prévention et personnalisation de l’enseignement

La personnalisation de l’enseignement (différenciation /individualisation), pilier du projet de loi, est une adaptation aux différences entre élèves, posées comme naturelles alors qu’elles sont des constructions sociales. L’adaptation, on le sait, est toujours une approche de la difficulté pensée en termes de manques (manque d’investissement, manque d’intérêt, manque de vocabulaire) qui inscrit insidieusement les réponses pédagogiques dans une logique de compensation où lutter contre l’échec ce serait combler, remplir, compenser, soutenir... de la déficience, de l’a-normal. Souvent à l’insu même des enseignants qui ont le souci d’aider leurs élèves à réussir.

Les derniers travaux du groupe maternelle ESCOL (Sous la direction de Elisabeth Bautier recherche sur les facteurs de différenciation entre élèves) montrent en particulier combien l’adaptation des enseignements à chacun, l’individualisation des apprentissages a des effets ségrégatifs forts sur les élèves issus des milieux populaires car elle s’accompagne d’une baisse des exigences, d’une forte dépendance affective et cognitive des élèves fragiles à l’égard de l’enseignant. La disparition progressive des situations collectives de recherche, de réflexion, d’apprentissage de notions au profit d’un travail individuel sur papier prive les élèves d’un conflit socio-cognitif sans lequel ils sont condamnés à demeurer là où ils en sont de leurs apprentissages.
Par ailleurs le texte affirme que l’école doit aussi s’efforcer de repérer les déficiences, troubles et handicaps pour en permettre une prise en charge précoce. Le Crésas (Centre de recherche) a dénoncé depuis longtemps la psychologisation et la médicalisation des difficultés à l’école maternelle où sont massivement signalés les élèves issus des milieux populaires : on interroge alors la difficulté du point de vue des individus qui la vivent, comme inhérentes à eux-mêmes et dont ils assument seuls la responsabilité sur des modes qui ne mettent pas en cause l’école et ses modes de transmission des savoirs.

 

Une préparation à l’école élémentaire

« Les activités de grande section consolident les apprentissages de l’élève en même temps qu’ils préparent aux premiers apprentissages fondamentaux de l’école élémentaire. »

Penser l’école maternelle comme étroitement propédeutique à l’école élémentaire, c’est ne pas prendre en compte la notion de processus tant dans la construction du sujet que de ses apprentissages. C’est aussi penser que grandir, sortir de l’état d’enfance et du statut d’élève, c’est progressivement assimiler du déjà là, des savoirs pré construits ; c’est s’adapter au monde tel qu’il existe. Dans cette logique existeraient des « pré sujets », des « pré savoirs » (les apprentissages premiers en opposition aux apprentissages fondamentaux tels que définis par le découpage en cycles de l’école primaire française ) et donc des « préapprentissages » avec leur cortège de « pré requis » chers à l’école maternelle, indispensables à l’entrée dans de « vrais » apprentissages.

Cela signifierait que les premiers balbutiements ne relèvent pas du langage chez le bébé, ni le déplacement à quatre pattes de la marche. Or quand un enfant invente le mot « délumer » en lieu et place d’éteindre, non seulement il est dans le langage mais aussi dans une compréhension (certes non explicite) du fonctionnement de la langue : il ne « pré parle » pas !

Penser l’école maternelle comme l’une des étapes des apprentissages fondamentaux, lève une ambiguïté quant au statut des contenus d’apprentissage, qui n’est pas sans incidence sur le regard que portent les enseignants sur leurs pratiques autant que sur les élèves.

 

Parler pour penser…

L’école maternelle contribue à former la personnalité de l’élève et à construire une structuration du langage.

Là encore le message prend un caractère sibyllin. Or le langage est, comme le dit Elisabeth Bautier, le lieu même de la stigmatisation des différences sociales.
Avant que de structurer, la mission de l’école maternelle est de permettre à tous les élèves, et en particulier ceux issus des milieux populaires, d’entrer dans de nouvelles pratiques langagières qui leur sont peu familières. Ils devront passer d’une pratique où le langage a une fonction utilitaire, dans l’immédiateté et le faire, le vécu et le relationnel à une pratique du langage où parler c’est surtout produire de la pensée avec les autres, construire un système de représentation du monde. Et c’est bien dans la pratique du langage, une pratique formalisée qu’ils vont le structurer. C’est à l’école maternelle qu’ils vont apprendre à catégoriser, analyser, comparer, organiser, définir, expliciter, justifier. Sans ces pratiques ils seront en difficulté, et scolairement, et dans leur vie future.
L’école maternelle ne peut rester le parent pauvre du système éducatif car elle en est le fondement, particulièrement lorsqu’il s’agit de faire reculer l’échec. Pour cela il y a urgence à faire preuve d’ambition pour que tous les élèves entrent dans les apprentissages et osent s’aventurer dans les savoirs.