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Le décrochage scolaire, une Grande Cause nationale

Maxime Legrand - Président Groupe Project Education

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Article paru dans Les Echos du 9 mai 2012

Les enquêtes et études se multiplient sur cette question mais restent lettre morte. Face à ce véritable cancer social, le principe élémentaire selon lequel le système éducatif constitue la clé du bon fonctionnement d'une société mérite d'être reconsidéré. Nous appelons à ce que le décrochage devienne la Grande Cause nationale 2013 et à ce que le nouveau président de la République s’y engage dès son élection.

Les causes et les facteurs de ce phénomène sont multiples, les profils divergent. Mais quelle que soit la situation de chacun, ces « décrocheurs » sont pour la plupart voués à devenir les exclus du système, non plus scolaire mais social. A court terme, les risques de déviance sont élevés : risques psychologiques -dépression, tentations suicidaires- mais aussi risques de basculement dans la délinquance ou la toxicomanie. A plus long terme, les « décrocheurs » sont aussi ceux qui rencontrent les plus grandes difficultés d'insertion sur le marché du travail. Enfin, et à plus large échelle, cette injustice représente aussi un coût exorbitant pour l'Etat.

Comment un pays développé comme la France peut-il se résoudre, chaque année, à sacrifier 17% d’une cohorte de sortants du système éducatif ? Cette démission de l'Etat grève à coup sûr l'avenir économique et social de notre pays et de nos territoires. Les mesures prises jusqu'ici concernant les ZEP ou la réforme des lycées apparaissent comme des réponses superficielles à un problème de fond. C'est pourtant l'avenir de la République qui est en jeu. Rappelons avec Rousseau que l'éducation a pour but l'émancipation des individus, qui prennent ainsi conscience de l'intérêt général et peuvent alors, et alors seulement, former véritablement une société.

Des exemples étrangers indiquent que ce phénomène n'a pourtant rien d'une fatalité. La politique éducative Outre-Rhin, où l'apprentissage professionnel n'est pas perçu comme un enseignement de seconde zone mais permet au contraire de donner une place à chacun, a au moins le mérite de ne pas esquiver la question d'une spécialisation précoce. On sait combien la formation professionnelle souffre de sa mauvaise image en France, même si un effort particulier en faveur de la formation en alternance dans le supérieur et certaines initiatives innovantes témoignent d'une prise de conscience au niveau étatique. Le modèle nordique est quant à lui plus équitable et plus efficace : 95% des élèves de l'école unique obtiennent leur diplôme à l'issue du cursus obligatoire. En France, chaque année, seuls 65% d’une classe d’âge sont reçus au baccalauréat.

Il faut œuvrer à la fois pour la prévention du décrochage et pour le « raccrochage » de ceux qui ont quitté le système. La lutte contre ce fléau aura un coût financier et humain : pas de réussite scolaire sans un apport budgétaire conséquent qui, ciblé en amont, pourra venir en aide aux victimes du système. Un investissement de 1,5 milliard d’euros permettrait de consacrer 10 000 euros à la réintégration de chaque exclu. Un luxe ? Non, si l'on sait que la France n’investit pas autant dans l’éducation que ses voisins européens. Non, si l'on veut bien reconnaître avec James Heckman que le retour sur investissement sera élevé pour notre société. Prix Nobel d’économie, il plaide ainsi pour un investissement massif centré sur la petite enfance.

Mais l’argent ne fera pas tout : c’est la structure de notre système d’enseignement qu’il faudra revoir. Car l’école n’est pas seulement le réceptacle des inégalités sociales. Fondée sur les principes de performance et de compétition, elle est elle-même porteuse du risque de l’exclusion. Comment limiter ces déviances ? Les pays dont les systèmes éducatifs sont les plus performants accordent une place importante au suivi personnalisé. Nous avons besoin d’une gestion plus adaptée des effectifs, de la création d’outils efficaces pour repérer les difficultés, de programmes d’accompagnement individualisés. Mais plus fondamentalement, c'est la place de l'individu dans le groupe qui doit être repensée. Il faut envisager l'intérêt d'une pédagogie qui encourage le travail collectif et stimule la créativité en équipe, plus que la mise en concurrence des individus. Plus efficace pour lutter contre le décrochage, c'est aussi une manière de préparer un monde professionnel plus solide où les compétences et les talents seront organisés de manière complémentaire pour atteindre des objectifs communs.

Le système éducatif français ne peut se donner comme seule priorité la formation des élites. Une école qui souffre, c'est une société qui s'apprête à souffrir davantage. Parce que la justice du système éducatif est l'un des piliers d'une démocratie authentique, la lutte contre le décrochage doit sans délai devenir la prochaine Grande Cause nationale.