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Les grandes étapes du développement du langage

Geneviève Lemieux, orthophoniste

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L’apparition des premiers mots chez un enfant constitue un événement marquant qui est habituellement salué avec beaucoup d’enthousiasme par les parents. Mais l’on n’est pas toujours conscient des multiples facettes du développement qui sous-tendent l’apparition de ces premiers mots, lesquels ne représentent en fait que la pointe d’un immense iceberg.

Pour que le développement du langage se fasse normalement, il faut d’une part que l’enfant présente des structures neurologiques et sensorielles adéquates, et d’autre part qu’il ait été exposé à un environnement stimulant au plan communicatif.

À partir du sixième mois de gestation, le système auditif de l’enfant est fonctionnel. Ceci signifie que le fœtus peut dès ce moment percevoir les sons de son environnement, notamment la voix de ses parents. d’ailleurs, quelques heures à peine après sa naissance, l’enfant réagit de façon plus intéressée à la voix de sa mère par comparaison à une voix étrangère. Le développement de la communication est alors déjà amorcé.

Les premières manifestations vocales du nouveau-né apparaissent dès la naissance: c’est la période des vocalisations, nommée ainsi parce que l’enfant ne produit alors que des sons-voyelles sans aucune consonne (on pourrait également dire qu’il exerce beaucoup sa voix pendant cette période…). Ces vocalisations sont dites universelles car elles ne sont pas encore colorées par l’environnement linguistique dans lequel baigne l’enfant, et elles sont les mêmes chez tous les enfants du monde, peu importe leur origine. d’ailleurs, il est intéressant de noter que même chez le nourrisson présentant une perte auditive importante, l’étape des vocalisations se déroule exactement de la même façon que chez les autres enfants, ce qui nous démontre qu’à cette étape le développement communicatif est davantage conditionné par la nature que par l’environnement sonore auquel est exposé l’enfant.

Ce n’est qu’autour de l’âge de six mois que l’on peut distinguer l’influence du contexte linguistique sur la production vocale de l’enfant. En effet, c’est environ à cette époque (entre 4 et 9 mois) qu’apparaît le babillage, lequel se caractérise par la production de syllabes. Ce babillage est déjà linguistique, c’est-à-dire que le bébé chinois, hongrois ou inuktitut babille avec les sons (consonnes et voyelles) propres à sa langue.

Ces premières étapes de développement nous indiquent clairement qu’une interaction étroite entre la nature et la culture est essentielle dans l’apparition du langage chez l’enfant, puisqu’une capacité naturelle et universelle se voit graduellement modelée par l’environnement linguistique auquel l’enfant est exposé.

Le babillage n’est cependant pas encore du langage à proprement parler, en cela qu’il n’est pas utilisé par l’enfant avec une intention de communication. Il faut le voir surtout comme un jeu sonore, de la même façon dont un enfant de cet âge peut jouer avec ses mains et ses pieds dans un but exploratoire.

Il va sans dire que le très jeune enfant communique déjà avec son entourage, mais ses premiers pas en ce domaine se font davantage de façon non verbale, autrement dit sans l’utilisation de mots. Mais dès qu’il y a intention, il y a communication, et c’est le raffinement successif de ces intentions, en lien avec le développement des fonctions cognitives et articulatoires, qui mènera progressivement à l’apparition des premiers mots, autour du premier anniversaire de l’enfant.

Prenons l’enfant qui dit pour la première fois maman, ou fort probablement mama. Pour que ce mot apparaisse, il faut premièrement que l’enfant ait expérimenté la production de la syllabe ma à l’époque du babillage. d’autre part, l’émission de ce mot est dictée par une intention : soit d’attirer l’attention de sa mère, de réclamer sa présence ou tout autre service que celle-ci peut lui rendre (et ils sont nombreux). Mais ceci n’est possible que lorsque l’enfant a développé intérieurement un concept "maman" et qu’il l’ait étiqueté au moyen d’un symbole verbal, soit par exemple le mot mama.

Pour illustrer ce phénomène du développement des concepts, je vais prendre l’exemple de ma fille Charlotte. Ses premiers mots comprenaient entre autres le mot sa, qui représentait un toutou de chat qu’elle affectionnait particulièrement. Cependant, lorsque Charlotte voyait l’illustration d’un chat dans un livre, elle faisait un bruit de poisson (elle le faisait d’ailleurs sans distinction pour tous les animaux de ce livre) et si elle voyait un vrai chat à l’extérieur, elle disait wouf, comme lorsqu’elle voyait un chien vivant.

Qu’est-ce que cela nous apprend-t-il sur le développement conceptuel de Charlotte? Elle n’avait pas encore intégré un concept de chat qui puisse représenter les différentes manifestations du chat présentes dans son environnement. Son mot sa ne désignait que la forme toutou de l’animal, et ses autres représentations, réelles ou imagées, appartenaient à d’autres concepts (le bruit de poisson pour les illustrations d’animaux, et wouf pour les animaux vivants). Deux mois plus tard, cependant, toutes les représentations du chat étaient qualifiées par le mot sa, rejoignant ainsi le concept généralement accepté dans la communauté.

Le développement subséquent du langage consistera ainsi en un raffinement progressif des concepts de l’enfant et des mots qui y sont attachés, mais en même temps en la combinaison de ces mots afin d’exprimer des messages de plus en plus complexes, tout cela soutenu par la maturation du système articulatoire nécessaire à la production de messages parlés de plus en plus longs.

C’est d’habitude lorsque l’enfant arrive à l’étape où il possède un répertoire d’une cinquantaine de mots que les premières combinaisons apparaîtront, afin de servir des intentions de communications de plus en plus variées. Ceci apparaît en général autour de l’âge de deux ans. Ces combinaisons de deux mots devront cependant être interprétées en fonction du contexte et une même combinaison pourra servir des intentions différentes en fonction de la situation.

Par exemple, l’énoncé " maman biscuit " pourra selon le contexte signifier " le biscuit de maman ", " maman, je veux un biscuit ", " maman peux-tu ramasser mon biscuit " ou encore " tiens, maman, prends mon biscuit ". Ce n’est que graduellement que les énoncés de l’enfant deviendront explicites au plan linguistique, se libérant graduellement d’une référence obligée au contexte. Cette progression se fera au fur et à mesure que l’enfant pourra combiner davantage de mots dans des séquences bien définies, selon les règles propres à la langue parlée dans sa communauté.

Les phrases complètes ne pourront apparaître qu’à partir du moment où l’enfant combinera plus de trois mots dans ses énoncés. Ce phénomène se produit habituellement entre l’âge de deux et trois ans (les exemples qui suivent sont des citations de la même Charlotte, à l’âge de 27 mois). Les premières phrases seront simples (Je veux mes souliers !). Les mots outils, d’abord absents puisque moins porteurs de sens (J’ai besoin ma poussette), seront graduellement intégrés dans la structure de phrase (ça pique le jus de pamplemousse). Dans une langue grammaticalement complexe comme le français, les accords des adjectifs et des verbes feront progressivement leur apparition (Mes mains sont mous). l’enfant expérimentera également des structures de phrases plus complexes (Je veux des crayons brillants pour faire une sirène, et une feuille). Le langage de l’enfant s’approchera tranquillement du langage adulte et ce développement se poursuivra jusqu’à l’adolescence. Quant à l’acquisition du vocabulaire, c’est un processus qui s’étale sur toute une vie mais qui connaît bien sûr un pic de développement entre deux et cinq ans.

Tous les enfants ne franchissent pas les étapes du développement du langage de la même façon, ni au même rythme. Certains enfants tâtonnent et expérimentent, d’autres attendent d’être sûrs de leur coup pour s’exprimer. Le développement langagier des filles se fait généralement plus rapidement que celui des garçons, mais les variations interindividuelles sont grandes. C ’est pourquoi il est important de comparer l’enfant à lui-même plutôt qu’aux petits voisins ou cousins du même âge. Si l’enfant connaît une progression constante de ses habiletés langagières, c’est habituellement un signe que son développement se fait normalement. En cas d’inquiétude, il serait judicieux de s’adresser à un orthophoniste, ou à un audiologiste si l’on soupçonne des difficultés d’audition.