Les expériences motrices
des enfants de deux à trois ans

Interview de Agnès Szanto, psychologue

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À l’école, les enfants de 2 à 3 ans pratiquent des activités motrices. Ils ont besoin, pour le développement harmonieux de leur personnalité, d’exercer leur motricité. Mme Agnès Szanto psychologue de formation wallonienne nous apporte quelques réponses.

Comment l’adulte peut-il accompagner les enfants de cet âge en préservant en même temps leur besoin de dépendance et d’autonomie ?

La dépendance se situe à un niveau tout à fait différent de l’autonomie. L’enfant dépend pour tous ses besoins, pour toute son affectivité et pour tout son investissement, de l’adulte alors que l’autonomie, c’est l’évolution de toutes ses capacités, toutes ses compétences, comme on dit maintenant, et que chaque nouvelle compétence lui permet l’acquisition d’une nouvelle parcelle de sa maîtrise sur le monde environnant ou sur son propre corps, ce qui n’enlève rien au fait que l’adulte pouvant être attentif à lui, il en dépend.

Vous dites que le plaisir essentiel d’un jeune enfant c’est le plaisir du moment et le plaisir du mouvement.

Le progrès réel qui donne du plaisir et de la maîtrise de soi et de leur environnement tient justement dans la mesure où l’enfant peut faire toutes ses expérimentations par lui-même. Les enfants ont une sorte de régulation intérieure de leur rythme physiologique que chaque enfant fait paraître différemment et, peut-être, le même enfant à des moments différents, de manière différente. Le besoin primordial, c’est de permettre à des enfants, plus encore à cet âge-là que plus tard, de choisir le propre moment ou ils veulent bouger et celui où ils ne veulent pas bouger.

Et si ces conditions ne sont pas réunies, n’y a t-il pas excès de mouvement voire boulimie ?

Là on peut effectivement parler de boulimie dans la mesure où ce sont des enfants qui me semblent assez privés de mouvement donc il y en a qui le font parce que brusquement on peut et ce n’est pas le vrai équilibre psychologique.
Lorsque on laisse aux enfants la liberté de choisir le risque, ils savent exactement leur propre mesure et c’est très important à savoir car, si on a cette conscience-là, on a beaucoup moins tendance à les pousser à faire quelque chose, c’est-à-dire à mettre justement en jeu notre affectivité là où elle n’a absolument rien à faire.
Il y a certains enfants, lorsqu’on les a trop mis dans des situations qui leur sont inconnues, qui vont beaucoup moins connaître leurs propres possibilités. Ce sur quoi je n’insisterai jamais assez, c’est que la sensibilité à la perte d’équilibre est quelque chose d’extrêmement intime et individuel. Et surtout vous ne saurez jamais de l’extérieur comment est la sensibilité de la personne qui est en cause. Il y a une certaine attitude, une certaine façon des enfants de regarder, d’observer, d’expérimenter où on voit une expression du visage tout à fait approfondie, tournée vers l’intérieur, où on sent qu’il éprouve, qu’il essaye, qu’il veut épuiser jusqu’au bout le moindre recoin de sensation, qu’il veut éprouver où il est avec lui-même. Il n’est pas lié par rapport à cela à l’adulte. Les enfants auraient ce planning intérieur s’ils avaient suffisamment de possibilités, de calme, s’ils n’étaient pas tirés vers autre chose par une motivation quelquefois extérieure à eux-mêmes.
En observant un enfant de manière un peu prolongée, quelques minutes, on peut découvrir toute la richesse d’une petite activité qui, à première vue, peut nous paraître tout à fait simple alors que pour l’enfant cela représente beaucoup de directions de recherche par rapport au même petit geste et même lorsqu’on le revoit refaire la même chose, ce n’est pas forcément la même chose ce n’est pas forcément répétitif pour lui parce que intérieurement c’est d’autres choses encore qu’il expérimente.

Pour vous quelle est la signification de ces répétitions ? Sont-elles en relation avec le progrès moteur ?

Il y a plusieurs niveaux de ces répétitions là. Le premier niveau, c’est le plaisir ; le deuxième niveau, ici cela me semble encore plus clair, l’enfant essaie de mieux comprendre tout ce qui se passe dans son corps, essaie de choisir la meilleure façon de faire. Imiter ici, c’est aussi faire ensemble mais aussi comprendre la joie de l’autre. Je crois d’ailleurs que si le petit garçon n’était pas prêt à faire ce même mouvement difficile, il ne l’imiterait pas.
C’est une propriété du mouvement que de sélectionner les coordinations les plus utiles, les plus économiques dans l’effort, les plus harmonieuses dans le déroulement, les plus justes. C’est cela qui fait qu’un enfant qui bouge librement donne l’impression d’un enfant extrêmement harmonieux dans ses mouvements.

L’adulte peut-il et doit-il intervenir dans les découvertes des enfants et si oui comment ?

La toute première intervention, c’est de bien comprendre ce qui intéresse les enfants et d’aménager l’environnement. La première chose pour l’adulte, c’est de comprendre l’environnement par rapport aux enfants et les enfants par rapport à l’environnement. Aussi je dirai que ce regard attentif et observateur est essentiel parce que je crois que lorsque l’adulte met en place un certain milieu, il imagine un ensemble de choses mais, si on regarde les enfants, il y a mille fois plus de choses qu’ils en font et c’est fantastique de découvertes pour l’adulte. Alors que si l’adulte est constamment là pour faire faire ce que lui a envie il ne va pas voir.

Vous voulez dire que l’adulte est là pour accompagner l’enfant avec une discrétion attentive sans être à tout moment trop présent ou encore que la maîtresse fait preuve de disponibilité. Pouvez-vous préciser la nature de cette disponibilité ?

La nature de cette disponibilité, c’est avant tout une connaissance empathique de chaque enfant. Essayer de les sentir, de les accompagner même quand ils ne sont pas en relation directe avec l’adulte. Sentir tout ce qu’exprime l’enfant et le vivre avec lui. C’est un peu ça, la disponibilité. Il y a une sorte de fil invisible entre la maîtresse et chacun des enfants. On dirait quelquefois, vu de l’extérieur, que la maîtresse sent l’enfant même quand c’est derrière son dos.

Il nous a semblé que la maîtresse avait intégré le rythme des enfants à son rythme personnel ?

C’est cette sensibilité qu’on acquiert en regardant beaucoup les enfants, en ayant surtout de bons échanges avec les enfants eux-mêmes. Je crois que l’essentiel dans tout cela c’est une confiance que nous devrions avoir dans l’enfant. Il a énormément de ressources, il a énormément d’intérêts et une des meilleures choses que l’adulte peut faire c’est de prendre son temps pour les observer.
Les enfants sentent et perçoivent très bien que leur projet d’action, si petit soit-il, est important pour la maîtresse. Je crois que tous les enfants ont tout le temps des projets. Ce qui est différent d’un enfant à un grand adulte, c’est que le projet est plus ténu peut-être dans le temps mais le projet, pour les enfants, à leur niveau, a autant d’importance que les nôtres. La première chose que nous pouvons faire, c’est de respecter cet intérêt et de nous dire que c’est sûrement important pour lui parce qu’il nous le montre.

Nous venons de voir combien la maîtresse est attentive aux intérêts des enfants, à leurs besoins de mouvement et de maîtrise de l’équilibre. En tant que professeur d’éducation physique, il nous paraît essentiel que l’adulte connaisse de manière précise les différentes activités physiques. N’est-il pas aussi très important que la maîtresse sache aménager le milieu pour créer des envies de mouvement chez les enfants ?

Si on pouvait disposer tout le temps de possibilités de bouger ou de possibilités de ne pas bouger, je crois que ce serait l’idéal. Un milieu vide n’entraîne pas l’intérêt, un milieu trop plein entraîne la fatigue. Tous les objets qui sont mis à la disposition des enfants, tous les instruments doivent avoir une certaine sobriété parce que c’est comme cela qu’on pourra vraiment comprendre leur essence ; mais, en même temps, il faut qu’ils soient beaux, il faut que les couleurs soient présentes, il faut que les matériaux aient des poids différents, il faut que le toucher puisse être vraiment étudié et compris. Il s’agit là de mettre en avant plus l’intérêt de l’enfant que l’objet, mais au contraire, être attentif à ce dont, lui, l’enfant veut se nourrir.
Quelquefois des choses toutes simples suffisent si elles sont suffisamment à portée, dans la mesure où les enfants peuvent grimper, peuvent changer de lieu, peuvent changer de hauteur, peuvent changer la position de leur corps, peuvent expérimenter leurs pieds, peuvent expérimenter leurs bras, peuvent expérimenter également leur peur éventuelle d’une profondeur, d’une hauteur.
Ce que je trouve aussi intéressant, c’est d’avoir des moments très prolongés où l’environnement est le même car, pour chaque enfant, et pour le même enfant, le même environnement recèle des découvertes extrêmement riches.

Ne pensez-vous pas que le milieu pose à l’enfant des questions variées parfois imprévues qui l’aident à comprendre le mouvement ?

L’apprentissage est réel dans la mesure où l’enfant le ressent et le fait et non pas dans la mesure où l’adulte dit de faire.

Pour résumer votre pensée nous pouvons dire que l’activité autonome, la motricité libre et la sécurité affective sont des facteurs essentiels du développement harmonieux de nos enfants.

Transcription du commentaire du film de l’IUFM de Créteil, 1987