L'arbre du village

Rencontres parents / enseignants / médiateurs ethnocliniques

Un projet mené dans l'école maternelle Parmentier, Marseille

présenté par Sylvie Anselme, directrice de l'école

 

L’école et sa directrice

Je suis devenue enseignante vers trente ans après un parcours scolaire douloureux et des expériences professionnelles variées dans divers pays européens. J’ai été amenée très vite à assurer l’intérim de direction dans l’école où j’ai été nommée et, ces fonctions m’intéressant, j’ai ensuite demandé la direction de l'école Parmentier, que j’occupe depuis 7 ans.

L’école Parmentier est un bâtiment récent sur 2 niveaux qui dispose, au cœur de Marseille, d’une cour de récréation de bonne taille ce qui est fort utile car elle compte 270 élèves répartis en 10 classes et bénéficie de 8 ATSEM, mais d'une seule cage d'escalier ! La population scolaire est très cosmopolite. 40% environ viennent du Maghreb ; les 60% restant se répartissent entre les Comores, l’Afrique Sub-saharienne, la Corne de l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Asie et… la France pour un ou deux élèves par classe.

Le personnel enseignant est stable, soudé. J’ai eu la chance de prendre la suite d’une directrice assez remarquable, Madame Marie-France LEPALLEC, quelqu’un de très solide. Elle avait été coordinatrice ZEP et connaissait bien le monde associatif et éducatif de Marseille.

 

Quelques jalons dans l’histoire de l’école Parmentier

Madame LE PALLEC a été à l’origine du projet des "Mamans relais", à une époque où dans les ZEP, les écoles ne manquaient pas de moyens financiers. Le projet des "Mamans relais" permettait l’embauche de mères d’élèves pour un contrat de deux ans par tranche de six mois ; elles devaient à la fois aider au fonctionnement de l’école et suivre une formation personnelle. Il s’agissait de favoriser d’une part la prise d’autonomie de femmes placées dans des situations de précarité et d’autre part de rendre, grâce à leur médiation, l’école plus compréhensible à l’ensemble des parents. Dans l’école, il y a eu jusqu’à une dizaine de "Maman relais" ; elles étaient affectées de manière prioritaire en petite section mais jamais dans la classe de leur propre enfant. Certaines de ces mamans ont profité du contrat pour suivre une formation en couture, d’autres ont préparé un CAP petite enfance, d’autres ont pu passer le permis de conduire.

Pendant deux ans j’ai tenu le rôle de référente pour ces contrats qui malheureusement ont été supprimés de même que les emplois jeunes qui leur avaient en partie succédé. La question de la communication avec les parents s’est donc posée avec une acuité nouvelle.

 

L’accueil des parents dans un local à fortes contraintes de sécurité

Cette problématique de la relation école/parent, j’y ai été sensibilisée avant même mon entrée dans l’enseignement. En tant que mère d’élève j’ai parfois été blessée par la manière dont j’ai été reçue par les enseignants de mes enfants. Quand je suis devenue professeur des écoles, j’ai souvent eu le sentiment que nous recevions mal les parents et que notre attitude à l’égard des parents, du fait de notre méconnaissance de leur culture, passait souvent pour de l’indifférence, du mépris voire du rejet. J’ai donc voulu travailler sur ce point dès que j’ai eu la charge d’une direction d’école et particulièrement ici, plus que dans les autres écoles que j’ai connues pourtant situées toutes en ZEP, où on accueille une population qui vient du monde entier. Et où, en outre l’architecture nous impose des contraintes spécifiques.

Notre école, initialement prévue pour six classes en compte dix mais la commission de sécurité nous interdit de dépasser un effectif de 300 personnes dans le bâtiment, nombre qui limite forcément l’accès de l’école aux parents. Nous avons donc été contraints de penser autrement l’accueil des élèves et par suite les formes de rencontre des parents.

Dans les écoles que j’ai dirigées, lors de l’inscription des élèves, je proposais aux parents de venir avec leur enfant à une réunion en juin où je leur faisais visiter l’école. En outre, j’accueillais les parents le jour de la rentrée. Ici ce n’est pas possible.

Depuis de nombreuses années, nous organisons la rentrée sur deux jours. Lors de l'inscription, je reçois les familles avec l'enfant, je leur explique le fonctionnement de l'école et fais visiter les locaux à celles qui ne les connaissent pas. Les deux premiers jours de classe, nous convoquons toutes les familles par groupes de cinquante (3 créneaux de 2 heures chaque jour), c’est-à-dire cinq enfants par classe, selon un planning précis. Tous les personnels de l'école sont avec moi dans la salle d'accueil. Je les présente et donne alors diverses informations. Ensuite les parents sont invités à rejoindre la classe de leur enfant ; c’est ainsi l’occasion d’une rencontre dans le calme et l’attention avec la maîtresse, permettant le passage de toutes les informations concernant l'enfant et sa scolarité. Parents et enfants partent ensuite et nous recevons le groupe suivant. Cela prend du temps, c’est répétitif mais nous n’avons pas trouvé de meilleure formule, compte-tenu des contraintes architecturales.

Au quotidien, l’accueil des élèves se fait dans la cour sauf pour les petits qui sont accompagnés par leurs parents jusqu’à leur classe. Deux enseignantes assurent l’ouverture et la fermeture du portail, les élèves regagnent ensuite leur classe comme en élémentaire. En fin de journée, les petits sont récupérés avec les moyens dans la salle d’accueil. Pour les autres classes, l’enseignante guette à la fenêtre l’arrivée des parents et fait descendre au fur et à mesure les élèves. Cette organisation, imposée par la configuration des locaux a deux conséquences, une négative, les parents identifient difficilement l’enseignant de leur enfant, l’autre positive, chaque parent connaît assez vite toute l’équipe enseignante de l’école.

 

Le projet "L’arbre du village"

Cette situation a intensifié notre souci de repenser l’accueil des parents avec cette question latente : "Peut-on oublier le lieu d’où viennent les familles ? Les conditions d’arrivée en France, les raisons pour lesquelles ils sont venus ?". Le projet L’arbre du village est né de cette interrogation.

Nous avons assisté à la projection d’un film J’ai rêvé d’une grande étendue d’eau réalisé par une psychiatre Marie Rose MORO dont tous les patients sont immigrés et qui s’est demandée si elle pouvait réellement soigner des personnes en souffrance psychique sans tenir compte de leur origine ; ce qui l’avait amenée à conduire ses thérapies avec la participation de psychiatres étrangers.

Après la projection, on nous a distribué un papier avec la possibilité de poser des questions. Nous avons écrit "Help !" Une équipe -le pôle de médiation ethnoclinique composée d’un psychiatre et d’une psychologue- nous a alors contactées. Nous avons eu un premier échange à bâtons rompus. Nous avons évoqué des fonctionnements de parents qui nous surprenaient : une maman qui n’intégrait pas du tout les horaires et qui attendait son enfant toute la journée, un papa qui interdisait à sa fille de jouer avec les garçons pendant la récréation, des parents qui ne mettaient pas leur enfant à l’école les jours de sortie…

L’équipe nous a alors proposé une formation d’un an sous la forme de cinq mercredis entiers. Nous ne voulions pas tomber dans le piège du communautarisme, ni stigmatiser certaines pratiques culturelles, ni nous égarer vers le folklore ethnique. Nous avons vite été rassurés ! Le protocole nous a beaucoup surpris : on se retrouvait autour de la table et on devait se présenter. Il y avait dix enseignants, cinq travailleurs sociaux, le psychiatre comorien et la psychologue : cela nous a pris deux jours et demi pour nous présenter ! Au début on ne voyait pas très bien où l’équipe voulait en venir mais on s’est mis à se connaître, on s’est rendu compte qu’on venait tous d’horizons très différents. Les autres journées, on a reparlé de tout cela et on a pris conscience de nos maladresses à nous enseignants. Par exemple, nous posons aux parents des questions qui peuvent être mal vécues comme toutes celles qui sont liées à l’état civil. Pour nous, un enfant doit avoir un prénom et un nom et, éventuellement, un diminutif ou un surnom. Dans certaines cultures on est confronté à de doubles dénominations. Quand un enfant a les cheveux devant les yeux, on considère qu’il faut les lui couper, dans d’autres cultures on ne coupe pas les cheveux… Quand on sait tout cela, on réagit autrement.

L’année suivante, nous avons organisé des rencontres avec les parents. Ils étaient invités (2 classes à la fois) un samedi entre 9h et midi autour d'une collation. Des traducteurs étaient présents.

C’est toujours très difficile de convaincre les parents d’y venir, il faut leur en parler à plusieurs reprises, insister mais pas trop non plus. Chaque fois, une vingtaine de personnes se déplace. Ibrahim, le psychiatre prend la parole puis la directrice pour montrer que nous sommes tous différents et qu’il faut humaniser nos relations cela car nous allons dans le même sens. Les parents se mettent à parler de l’école qu’ils ont connue ou qu’ils n’ont pas connue car tous n’ont pas été scolarisés. Ils évoquent les conditions de leur exil. On aborde des points très sensibles ; on fait de la dentelle. On parle aussi de leur histoire familiale, des raisons de leur présence en France...

Nous essayons aussi dans le cadre d’une autre action initiée par le CUCS (Contrat Urbain de Cohésion Sociale) et la médecine scolaire et menée par le CODES (Comité Départemental d'éducation pour la santé) de sensibiliser les enfants et, par leur intermédiaire, les parents aux dangers du saturnisme –dans ce vieux quartier de Marseille, les familles habitent souvent des logements insalubres. L’action se déroule en trois phases. La première fois, l’intervenante raconte une histoire aux enfants Les aventures de Monstre Plombard. Elle leur explique qu’ils ne doivent pas mettre à la bouche la peinture des murs, qu'il faut laver les fruits avant de les croquer, etc... Quelques semaines plus tard, elle revient pour les interroger et évaluer ce qu'ils ont retenu de sa première intervention ; les enfants dessinent alors ce qu'ils ont appris. Elle revient enfin pour les parents la troisième fois, leur montre les dessins des enfants qui sont exposés dans la cour où elle a installé une table avec des prospectus invitant les parents qui habitent des logements insalubres -une cartographie est montrée car l'Agence Régionale de Santé sait exactement où se trouvent ces logements- à faire dépister le saturnisme chez leurs enfants dans des centres médicaux où on leur fait une prise de sang.

Cette action va malheureusement s'arrêter l'an prochain. Quel dommage ! Elle crée du lien entre l'école et les parents pour le bien des enfants. C'est d'autant plus regrettable que nos parents ont peu d’occasion d'être informés sur cette maladie à laquelle ils sont exposés et qu'en trois ans l'action s'est améliorée et qu’elle est devenue vraiment opérationnelle.

 

Le climat dans l’école, les effets de cette action

Je crois que nous pouvons dire que le climat est sain, que les parents nous font confiance même si nous percevons depuis quelques années un repli communautaire. Les mamans voilées se multiplient mais on ne peut pas parler de tensions entre les parents et l’école ; les conflits demeurent vraiment marginaux et éclatent, comme dans toutes les écoles, pour des broutilles. Les parents ici, dans leur grande majorité, ont une haute idée de la fonction d’enseignant et a fortiori de celle de directeur : ils croient en l’école. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils vont s’engager dans la vie de l’école. Pour le conseil d’école, nous sommes toujours partagés entre le souci d’avoir des élus vraiment représentatifs des parents de l’école et un désir d’efficacité qui nous amène à solliciter les parents les plus diplômés, les plus conscients des enjeux de leur fonction, ceux qui sont capables de se mobiliser, d’écrire, qui ont la culture de l’école à la française C’est un vrai dilemme pour nous.

Les difficultés proviennent davantage de l’absence de langue commune entre des parents et les enseignants. Il est illusoire d’envisager de communiquer avec un cahier de liaison. Certes nous distribuons des mots sur feuilles volantes mais pour certaines familles, cela n’a pas de signification. Même à l’oral, nous ressentons souvent le besoin d’interprètes. Il y a des parents qui ne nous comprennent pas et qui le cachent. Quand l’élève est le dernier d’une fratrie, les aînés peuvent traduire nos paroles ou lire nos ptits mots, mais dans certains cas la communication reste très laborieuse, en particulier lors des équipes éducatives qui déjà, sans le problème de la langue, mettent toujours les parents dans une situation difficile... alors avec la population de l’école, le jargon médico-psychologique, cela ne passe pas du tout. La transmission des évaluations pose aussi problème. Nous essayons de remettre le livret individuellement aux parents ce qui nous permet de leur expliquer ce qui se passe dans la classe et de leur montrer combien l’école maternelle est importante pour leur enfant. À vrai dire ils en sont souvent convaincus.

Le projet L’arbre du village nous a aidés à mieux comprendre ce que vivent les parents de nos élèves et à faire des efforts dans notre manière de leur parler. Il ne s’agit pas de renoncer aux valeurs de l’école républicaine pour l’adapter à ce que pourrait être leurs attentes, du moins celles de certains parents. Tout n’est pas négociable, en particulier dans les domaines de l’égalité de traitement des garçons et des filles et dans celui de la laïcité au sein de l’école. Ce projet nous a surtout appris à relativiser certains de nos points de vue et à comprendre combien il est important de témoigner de la considération aux parents que nous recevons.